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L'école ne
sert à rien!
Ben Laden et les terroristes sont des gens instruits. Comme nombre de
tyrans ou de fanatiques. Comme la plupart de ceux qui organisent le crime.
Comme les dirigeants des multinationales qui jouent avec l'argent des
actionnaires et se moquent des usagers aussi bien que du bien public.
Parmi les douze «dignitaires» nazis qui décidèrent
de la création des camps d'extermination, plus de la moitié
avaient un doctorat.
Les événements qui agitent et désolent le monde et
la Suisse prouvent une fois encore qu'un niveau élevé de
formation ne garantit rien dans l'ordre de l'éthique. Pourquoi
parler sans cesse de citoyenneté si l'on refuse à l'école
les moyens de former sérieusement à des valeurs humaines
et démocratiques? Ce n'est pas une question d'argent, juste de
priorité dans les programmes, de rupture avec l'accumulation de
savoirs disciplinaires.
Il y a plus grave. Les événements récents démontrent
de façon dramatique qu'on peut prendre les citoyens pour des imbéciles
et avoir toutes les chances d'être plébiscité. C'est
ainsi que 90% des Américains soutiennent un président dont
l'Histoire dira à coup sûr qu'il a précipité
la fracture entre le Nord et le Sud, entre le christianisme et l'islam,
entre les nantis et les déshérités.
L'escalade de la terreur est enclenchée sous les applaudissements
d'un peuple que la juste condamnation du terrorisme empêche de percevoir
ses causes profondes et la part de responsabilité des Etats-Unis.
Ben Laden n'est qu'un symptôme d'un monde injuste, que la politique
des pays nantis reproduit. A quoi sert l'école américaine
si l'émotion et le nationalisme étouffent le jugement chez
tant des gens instruits?
Balayons devant notre porte. La déconfiture de Swissair, comme
la déroute des chemins de fer privatisés en Grande-Bretagne,
met en évidence l'échec du libéralisme lorsque le
bien public est en jeu. Le patron du Credit Suisse veut privatiser l'éducation
et la santé, alors que l'économie privée donne un
spectacle lamentable et scandaleux dans le domaine des transports. Or,
que font les électeurs, dont on jette les impôts dans un
gouffre sans fond? Que font les petits actionnaires floués, les
usagers truandés, les personnels traités comme du bétail?
Nombre d'entre eux votent à droite à la prochaine occasion,
comme les dernières élections genevoises le prouvent. Les
petites gens portent et maintiennent au pouvoir des partis qui soutiennent
les responsables directs de leurs malheurs. Or, tous les Européens
sont allés à l'école, longuement. A quoi sert-elle
si elle ne donne pas à chacun les moyens de définir et de
défendre politiquement ses intérêts?
L'école
n'a guère que deux enjeux majeurs:
Développer la solidarité et un respect d'autrui, sans lesquels
on ne peut vivre ensemble ni construire un ordre mondial équitable.
Construire des outils pour rendre le monde intelligible et aider à
comprendre les causes et les conséquences de l'action, tant individuelle
que collective.
Les événements récents l'indiquent, le système
éducatif est loin d'atteindre ces objectifs fondamentaux. Faut-il
jeter une fois de plus la pierre aux enseignants? Ce ne sont pas eux qui
font les programmes, les structures, les politiques.
En tant que professionnels, ils pourraient certes rappeler que «science
sans conscience n'est que ruine de l'âme» et que l'accumulation
de savoirs fragmentés ne garantit pas une «tête bien
faite». Mais qui serait prêt à les entendre? Maintenir
ou rétablir les notes, introduire l'anglais dès l'école
primaire, ne pas retarder la sélection importe plus aux parents
favorisés que la lucidité intellectuelle et la solidarité
du plus grand nombre.
Quant aux victimes des politiques et des programmes scolaires, il leur
manque justement les moyens de comprendre comment et pourquoi l'instruction
moderne n'accroît ni l'autonomie des personnes, ni la justice sociale,
ni le discernement collectif. A l'heure où la Suisse romande remet
ses programmes sur le métier, tirons les leçons de notre
impuissance à comprendre et arrêter la folie qui saisit le
monde.
PHILIPPE PERRENOUD
Sociologue, professeur à l'Université de Genève.
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